Pourquoi lire Anna Karénine de Léon Tolstoï ?

Avis du rédacteur

Cet article a été entièrement rédigé par Cécile W., qui nous fait l’immense honneur de contribuer ici. Sa plume saura, à n’en pas douter, éveiller chez vous le désir de découvrir cette œuvre majeure de son illustre auteur.

Pourquoi lire Anna Karénine de Léon Tolstoï ? Mis à part le fait d’en avoir le temps (858 pages en poche…)

« Dans l’infini du temps, de la matière, de l’espace, une bulle-organisme se forme, se maintient un moment, puis crève… Cette bulle, c’est moi ! »

Faut-il encore présenter cette oeuvre culte ? Si ce n’est pas le livre préféré de votre meilleur ami, c’est peut-être celui de votre belle-soeur ou de votre collègue intello… bref vous avez probablement déjà entendu parler de ce roman, chronique de la relation adultère entre Anna et Vronski, liaison qui s’achèvera particulièrement mal… On n’en dira pas plus promis, même si dès l’incipit le ton est donné : « les familles heureuses se ressemblent toutes ; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon ». Une histoire d’amour qui finit mal, pas très original direz-vous, et pourtant.


Une peinture de la société russe du 19e siècle

Contrairement à ce que laisse penser son titre, le roman ne se borne pas à dépeindre la relation tumultueuse entre Anna et Vronski. Il s’agit en fait d’une grande fresque de la société russe du 19e siècle, l’auteur faisant le portrait subtil et mouvant de nombreux personnages sur plusieurs années : le prince Oblonski, éternel bon vivant, Dolly, la mère de famille dévouée et débordée, Levine (personnage central traversé par des questionnements philosophiques et sociologiques incessants), l’ouvrier agricole Fiodor et le monde paysan dans son ensemble, Alexis Alexandrovitch, haut fonctionnaire à la personnalité complexe, la mystérieuse Varinka, Nicolas qui vit en paria…

C’est donc un roman d’analyse psychologique très riche que Tolstoï propose ici, notamment par le choix d’un narrateur omniscient qui se glisse à merveille dans la peau de tous les personnages.

Arrêtons-nous tout de même un instant sur le personnage éponyme : tantôt touchante, tantôt agaçante, Anna a souvent un comportement extrême. Voici, pour illustrer, certaines de ses punchlines énergiques :

« le respect a été inventé pour dissimuler l’absence d’amour »
« qu’importent les formes quand l’amour existe ! »
« que peuvent se dire ces gens-là, ont-ils la prétention de se communiquer ce qu’ils éprouvent ? »
« où courez-vous comme ça ? Vous ne vous échapperez pas à vous-mêmes, et le chien que vous emmenez n’y fera rien ! »
« nous sommes tous voués à la souffrance, nous le savons et cherchons à nous le dissimuler d’une manière ou d’une autre »…

On peut ainsi rester à distance des souffrances du personnage, mais sa complexité, entre sincérité et manipulation, fragilité et force, interpelle toujours. En effet, l’auteur décrit méticuleusement les interrogations de cette femme, ses sentiments, ses paradoxes… comme par exemple son très fort attachement à son fils :

« toutes les forces d’une tendresse inassouvie s’étaient naguère concentrées sur son fils, l’enfant d’un homme qu’elle n’aimait pourtant pas ; et jamais sa fille n’avait reçu la centième partie des soins prodigués par elle à Serge ».

Citons aussi le long monologue intérieur (7e partie de l’ouvrage) où l’auteur livre les pensées abruptes d’Anna, comme elles viennent, en un flux parfois illogique, passant de l’attendrissement au sarcasme, de l’indifférence au désespoir.

Ce qui frappe enfin chez Anna, c’est une certaine modernité dans sa conception des relations humaines. Contrairement à d’autres personnages, étouffés par les conventions sociales, son caractère authentique la pousse à vivre sa vie sentimentale comme elle l’entend, et à (tenter de) redéfinir ce qu’est un couple.


Une adorable description de l’enfance

Autres personnages dont les pensées sont dévoilées : les enfants, et particulièrement le petit Serge. Tendre, humoristique et toujours profonde, la description de l’enfance apporte un peu de légèreté à l’histoire. L’auteur retranscrit avec justesse et sans jugement la vision émerveillée et parfois naïve que les enfants ont du monde, comme dans l’épisode du fonctionnaire au bandeau :

« Serge l’avait rencontré un jour dans le vestibule […] prétendant qu’il ne lui restait qu’à mourir avec ses sept enfants ; depuis lors le sort du pauvre homme préoccupait beaucoup le petit garçon ».

Différents éléments ramènent le lecteur aux premiers temps de son existence : le discours indirect libre mêlant la voix du narrateur et de l’enfant, de nombreuses épithètes essentialisant les choses (« son ami le suisse », « le pauvre homme »), des déictiques soulignant la capacité des enfants à vivre pleinement l’instant présent (« il lui semblait qu’en ce beau jour tout le monde devait être heureux et content »)…

Au-delà d’insuffler un peu de douceur, décrire les pensées enfantines et y confronter le monde des adultes est un des rares ressorts comiques du roman, comme dans ce passage :

« en présence du professeur, cela marchait encore, car à force d’écouter et de croire qu’il comprenait, il s’imaginait comprendre ; mais, une fois seul, il se refusait à admettre qu’un mot aussi court et aussi simple que le mot “soudain” pût se ranger parmi les “com-plé-ments de mo-de” ! ».

Ou celui-ci :

« bien que son père répétât souvent à Serge que tout chrétien devait connaître à fond l’histoire sainte, il avait besoin de consulter le livre pour ses leçons et l’enfant s’en apercevait »…

Ainsi, le roman peut parfois faire sourire (comme lorsqu’il s’agit des mésaventures du fantasque Oblonski), enfin… pas très souvent quand même.


Constantin Dmitriévitch Levine, personnage principal ?

Autre protagoniste central du roman : Levine. Il s’agit d’un homme jeune, assez solitaire, passionné par la nature et le monde agricole, préférant la vie de propriétaire terrien à la vie citadine, aimant faucher les prairies avec les paysans et supportant difficilement les mondanités :

« inconsciemment il s’enfonçait toujours plus profondément dans la terre comme une charrue qu’on ne peut retourner que son oeuvre faite ».

C’est quelqu’un qui « doute de tout et presque toujours », sujet aux questionnements (attention longs passages introspectifs, un petit café peut aider), principalement sur le sens de l’existence et les moyens de faire le bien :

« il avait le sentiment confus que, loin de les dissiper, ses prétendues convictions ne pouvaient qu’épaissir ces ténèbres ».

Personnage intègre donc, à la recherche d’un sens pour sa vie, tourmenté par la moindre imprécision de sa pensée ou duplicité de son être, comme l’explique l’auteur :

« la voix de la consience lui criait qu’agir sans comprendre c’était commettre une mauvaise action ».

Il s’agit d’un personnage fondamental de par l’attention que lui accorde le narrateur (son analyse psychologique est la plus fournie), mais aussi parce qu’il centralise les thèmes les plus cruciaux du roman : la solitude, le travail, l’incompréhension dans le couple, la mort, la foi…

Ainsi, par exemple, la réflexion sur l’oisiveté qui parcourt le roman s’appuie notamment sur les remarques de Levine :

« Qu’avait-il fait, sinon causer, causer et toujours causer ? Aucun des sujets abordés ne l’eût occupé à la campagne, ils ne prenaient d’importance qu’ici »,
« cette vie oisive passée à boire, manger et bavarder, le rendait tout bonnement stupide ».

Préoccupations également partagées par Kitty qui se demande « comment mettre quelque intérêt, quelque diginité dans sa vie » et appelle un « devoir d’une nécessité inéluctable ».

Cet impératif du labeur face au divertissement, de l’activité face au désoeuvrement, prend de l’ampleur au cours du roman, et finit par jouer un rôle décisif dans la vie de tous les protagonistes et l’évolution de l’intrigue.

Force est de constater que ces thèmes récurrents sont souvent des notions qui s’opposent (parfois de façon trop manichéenne) : la solitude et la société, le corps et l’esprit, le bien et le mal, le luxe et l’indigence, la vie et la mort, la foi et le raisonnement, la pensée et l’action, les spéculations et la nécessité, l’acquis et l’inné… et font de ce livre, outre le récit du cheminement de Levine vers la paix, un roman philosophique, dont on ne dévoilera pas le propos final.


Un beau style

Malgré son épaisseur, le livre reste accessible grâce à un rythme soutenu annoncé par le début in medias res, et de très courts chapitres.

L’écriture est très belle (traduction d’Henri Mongault ici), qu’il s’agisse de moments de la vie quotidienne, de descriptions de la nature ou encore d’évènements uniques, comme un accouchement. Cette épreuve, tant par les douleurs physiques de la mère que par l’épuisement psychique du père, vécue en partie comme une désillusion par le père, est retranscrite par l’auteur de façon très réaliste et dure, sur plusieurs chapitres :

« Peu à peu, les conditions habituelles de la vie disparurent, la notion de temps cessa d’exister. Certaines minutes lui semblaient des heures. Certaines heures au contraire s’envolèrent comme des minutes ».

Une scène duale, presque totale, qui relie tous les extrêmes (début-fin, vie-mort, physique-métaphysique, fragilité-puissance) et marque le lecteur par la fulgurance du style :

« Cependant, entre les mains exercées de la sage-femme s’agitait, pareille à la lueur vacillante d’une petite lampe, la faible flamme de vie de cet être qui une seconde auparavant n’existait pas mais qui bientôt ferait aussi valoir ses droits au bonheur et engendrerait à son tour d’autres êtres semblables à lui-même ».

Voici encore quelques citations témoignant de la beauté de l’écriture :

« Elle avait eu toute la journée l’impression de jouer la comédie avec des acteurs qui lui étaient supérieurs et de nuire à l’ensemble »,
« une pensée juste ne saurait être stérile »,
« Comment, étant nu, puis-je vaincre des gens que protège une armure sans défaut ? »…

Ainsi, ce roman peut intéresser par bien d’autres aspects que la relation entre Anna et Vronski. Un défaut que l’on peut cependant relever est le cantonnement des personnages féminins à des rôles d’épouses ou de mères, et leur absence lors des débats d’idées… Levine, par exemple, se souciant peu que sa femme comprenne les détails de ses interrogations et découvertes sociologiques.


Article rédigé par Cécile W.
Le 18 décembre 2025

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