L’HEURE DES PREDATEURS – Giuliano da Empoli paru le 03 avril 2025
Giuliano da Empoli est un ancien conseiller politique et essayiste franco-italien. Dans L’heure des prédateurs, il analyse sans illusion et avec lucidité les dérives contemporaines du pouvoir à l’ère du numérique et la soumission de nos dirigeants face à ces conquistadors des temps modernes, prêts à tout, comme autrefois, pour imposer leur vision.
Face à la déferlante de la tech et de ses dirigeants, les responsables politiques — souvent dépassés par les enjeux et englués dans l’inertie administrative — ont-ils été débordés, voire submergés par le phénomène ?
L’auteur, qui a côtoyé le cercle des puissants, met en lumière avec éloquence les dérives de notre temps, où la diplomatie et le droit international cèdent du terrain au capitalisme de surveillance et à la loi du plus fort. Pas toujours à leur place, les décideurs improvisent maladroitement des décisions pourtant fondamentales, pour occuper le terrain de la communication.
« Lorsque le chaos dépasse un certain stade, le seul moyen de rétablir l’ordre est d’identifier un bouc émissaire. »
Ainsi, comme sur d’autres sujets, des visions parfois simplistes s’imposent pour garder le contrôle et le pouvoir.
Aveuglement, hubris : peu de dirigeants parviennent à rester à l’écoute sans sombrer dans l’autoritarisme, trop enclins à l’ivresse du pouvoir. Les conseillers sont relégués au rang d’inutiles. Le président Donald Trump ne prend même pas le temps de lire les notes pourtant essentielles qui lui sont transmises ; il est en communication permanente, acteur de son propre show… si ce n’est que les enjeux ne relèvent pas ici de la fiction.
Le monde se réarme (≈34 % d’augmentation des dépenses militaires mondiales sur les cinq dernières années). Le recours aux armes physiques et numériques devient un ressort majeur de politique étrangère. Les ogives nucléaires, qui avaient diminué depuis le milieu des années 1980, recommencent à augmenter. L’Horloge de l’Apocalypse, élaborée par les scientifiques du projet Manhattan, affiche depuis 2023 minuit moins 90 secondes — le point le plus proche de la fin depuis sa création en 1947. La guerre gagne du terrain, notamment en Europe, où la Russie est soupçonnée de rapts, d’incendies et de cyberattaques au sein même du continent. En réalité, les technologies offensives se développent : attaquer, comme autrefois dans l’histoire, devient moins coûteux que se défendre, et les conflits pourraient encore se multiplier. Les effets de la dissuasion nucléaire s’estompent, et les progrès technologiques redonnent des velléités bellicistes à travers le monde.
Un synthétiseur d’ADN capable de créer de nouveaux pathogènes mortels coûte environ 20 000 dollars… par exemple… no comment. L’intelligence artificielle, utilisée à mauvais escient, peut faciliter le développement d’armes biologiques ou chimiques. Ce risque élevé — de l’aveu même d’entreprises du secteur — n’a pourtant, pour le moment, fait l’objet d’aucune régulation sérieuse, voire d’interdiction. L’administration Trump est bariolée d’autocrates décomplexés, de conquistadors de la tech, de réactionnaires et de complotistes impatients d’en découdre. Tout un programme pour les bellicistes de tous bords.
En Arabie saoudite, le prince héritier Mohammed bin Salman est réputé encore plus autoritaire que son père. La purge du Ritz-Carlton, où plus de 300 convives furent menacés puis rackettés en 2017, témoigne de la férocité du régime et de la répression de ses rivaux jusqu’à leur soumission.
« Les hommes doivent être ou caressés ou écrasés : ils se vengent des injures légères ; ils ne le peuvent quand elles sont très grandes ; d’où il suit que, quand il s’agit d’offenser un homme, il faut le faire de telle manière qu’on ne puisse redouter sa vengeance. »
— Machiavel
Le débat public et politique s’est déplacé des médias traditionnels vers les plateformes. Plus de règles : une foire d’empoigne numérique appelée à décider du destin de nos démocraties. Buzz, fake news… Brexit, Trump…
« Le chaos n’est plus l’arme des rebelles mais le sceau des dominants. La réalité au diable… ils écrivent et déterminent leur réalité quitte à en oublier les faits. Un environnement chaotique exige des décisions audacieuses qui captivent l’attention du public, tout en sidérant les adversaires. »
Pour Javier Milei et consorts, seul le résultat compte, quels qu’en soient les moyens.
« Les borgiens se concentrent sur le fond, pas sur la forme. Ils promettent de résoudre les vrais problèmes du peuple : la criminalité, l’immigration, le coût de la vie. Et que répondent leurs adversaires ? Règles, démocratie en péril, protection des minorités… »
Le wokisme est du pain béni pour les borgiens : ils amplifient le phénomène et disposent ainsi d’un adversaire désigné, un bouc émissaire idéal.
« Comme sur d’autres sujets, il s’agit d’identifier les sujets chauds, les fractures qui divisent l’opinion publique, pousser sur chacun de ces fronts les positions les plus extrêmes et les faire s’affronter… et surchauffer l’atmosphère. »
Les plateformes déforment la réalité et l’adaptent aux attentes et aux préjugés de chacun. L’ère du « moi, je ne vois que ce que je crois » (cf. lapsus de Éric Zemmour, campagne 2022).
Yann LeCun, Yoshua Bengio et Geoffrey Hinton sont considérés comme les pères fondateurs de l’intelligence artificielle « moderne ». Ils ne sont d’accord sur presque rien quant aux risques de son évolution. Pourtant, son développement, sous la pression économique, s’accélère sans réel discernement ni régulation. Seules comptent la monétisation et l’anticipation de vos besoins.
« Nous créons l’avenir dont rêve l’humanité. » — George Orwell n’aurait pas dit mieux.
« Les seigneurs de la tech ont bien plus en commun avec les borgiens. Comme eux, ils incarnent des personnages excentriques qui ont dû briser les codes pour se faire une place. Comme eux, ils se méfient des experts et des élites, de tous ceux qui représentent l’ancien monde. Comme eux, ils ont le goût de l’action et sont convaincus de pouvoir modeler la réalité selon leurs désirs ; la viralité prime sur la vérité et la vitesse est au service du plus fort. Comme eux, ils n’ont que mépris pour les politiques et les bureaucrates : ils en voient la faiblesse et l’hypocrisie, et sentent que leur époque est révolue. Grâce à Internet et aux réseaux sociaux, la faiblesse et l’hypocrisie des anciennes élites sont d’ailleurs exposées aux yeux de tous. »
Le scandale Cambridge Analytica a révélé la capacité de nuisance des géants de la tech pour influencer les élections. Mais dès 2012, il semble que l’élection d’Obama était déjà « technique » : deux semaines après sa réélection, la commission antitrust qui avait engagé des poursuites contre Google classe l’affaire.
La connaissance humaine perd son caractère personnel : les individus se transforment en données, et les données deviennent prépondérantes. Plus qu’artificielle, l’IA devient une forme d’intelligence autoritaire qui centralise les informations et les transforme en pouvoir. Le tout dans l’opacité la plus totale, sous le contrôle d’une poignée d’entrepreneurs et de scientifiques qui chevauchent le tigre en espérant ne pas se faire dévorer.
Les “borgiens” sont des acteurs du pouvoir qui agissent sans morale, sans scrupules et sans limites, utilisant la manipulation, la peur, la ruse et la brutalité si nécessaire.
Qui ne sait pas dissimuler ne sait pas régner.
Ils sont sous l’emprise des géants de la technologie, qui leur assurent d’être réélus en contrepartie du développement, sans garde-fous et sans véritable contrôle, d’une technologie potentiellement hors de contrôle.
Matthias D – le 02 février 2026




Comments
À lire du même auteur “les ingénieurs du chaos” étude succincte précise et marquante sur les spin docteur des politiques disruptifs d’aujourd’hui et d’hier. A voir aussi sur nos écrans “le mage du Kremlin”, le spin docteur a la retraite de Poutine en conversation…
Author
Merci pour votre retour et pour ces recommandations avisés. A bientôt,