ETUDES ET INSOLITES

Il s’agit ici de partager des études dont le sujet m’a semblé pertinent.


Le commérage : un mécanisme social fondamental

Dans son livre Sapiens, Yuval Harari évoque un aspect souvent méconnu du commérage : loin d’être un simple bavardage futile, il jouerait un rôle essentiel dans le fonctionnement des sociétés humaines. Cette idée n’est pas une simple hypothèse littéraire, elle repose sur des recherches scientifiques solides en anthropologie, psychologie évolutionnaire et comportement social.

Origine scientifique de l’idée que le commérage est fondamental

1. Robin Dunbar – Le commérage comme lien social (Gossip and human social bonding – Université d’Oxford)

L’anthropologue Robin Dunbar, de l’université d’Oxford, a développé une théorie importante sur le rôle du commérage dans l’évolution humaine. Chez les primates, le toilettage social renforce les liens entre individus. Chez les humains, Dunbar soutient que le commérage remplace en partie cette fonction.

Le commérage — entendu comme la discussion des relations et des comportements d’autres personnes — permet de tisser et de maintenir des réseaux sociaux plus larges que ceux que l’on pourrait gérer uniquement par contacts physiques. Dans ses études, Dunbar a observé que la majorité des conversations humaines porte sur des sujets sociaux, ce qui suggère que parler des autres remplit une fonction sociale importante.
Cette idée est développée dans son ouvrage Grooming, Gossip, and the Evolution of Language, qui relie l’évolution du langage au besoin de gérer des relations sociales complexes.

2. Le commérage et la coopération

Des chercheurs en psychologie évolutionnaire ont montré que le commérage fonctionne comme un mécanisme de diffusion de l’information sur la réputation des individus au sein d’un groupe. En partageant des informations sur le comportement des autres, les individus peuvent choisir avec qui coopérer et avec qui être prudents.

Cette circulation d’informations sur la réputation encourage les comportements coopératifs, car chacun sait que ses actions peuvent être connues des autres. Dans des simulations et des modèles, les « gossipers » (ceux qui partagent des informations sociales) tendent à créer des groupes plus stables et coopératifs que ceux où ce mécanisme social est absent.

3. Observations dans des sociétés humaines

Les observations anthropologiques confirment que dans de nombreuses sociétés — qu’elles soient traditionnelles ou modernes — le commérage remplit des fonctions clés. Il permet de partager des informations sur les normes sociales, d’écarter ceux qui enfreignent les règles et d’encourager ceux qui agissent de manière bénéfique pour le groupe.

Dans des communautés de chasseurs-cueilleurs, par exemple, parler des comportements d’autrui aide à maintenir la cohésion du groupe et contribue à la survie collective.

4. Synthèses et approches complémentaires

Des revues scientifiques et des synthèses de recherche montrent que le commérage remplit plusieurs rôles sociaux : validation d’informations, construction et maintien de relations, surveillance sociale, et, dans certains cas seulement, simple divertissement ou critique. Des modèles mathématiques confirment que la diffusion d’informations sociales par le commérage peut contribuer à stabiliser la coopération dans les groupes humains.

Ce que ces recherches enseignent

Le commérage n’est pas nécessairement une pratique négative ou superficielle. Dans la science moderne, le terme « commérage » recouvre toute communication sociale portant sur les relations et le comportement des individus au sein d’un groupe, qu’il s’agisse de remarques neutres, positives ou négatives.

Ces recherches montrent que :

  • Parler des autres est un moyen pour les humains de gérer et maintenir des réseaux sociaux complexes.
  • La circulation d’informations sociales aide à diffuser des normes comportementales, ce qui renforce la coopération et l’ordre social.
  • Le commérage agit comme un mécanisme de contrôle social, en influençant indirectement le comportement par souci de réputation.
  • Cette dynamique est suffisamment importante pour avoir été sélectionnée au cours de l’évolution humaine, car elle augmente les chances de survie et de succès des communautés.

Conclusion

Loin d’être un simple bavardage frivole, le commérage apparaît comme un composant fondamental de la vie sociale humaine. Il aide les individus à comprendre leur environnement social, à maintenir des liens, à partager des normes, et à encourager des comportements coopératifs. Si nous parlons souvent des autres, ce n’est pas seulement par curiosité ou par plaisir : c’est parce que cela a longtemps servi une fonction essentielle dans l’organisation des sociétés humaines.


La mentalité de victime chronique :
un lien méconnu avec le narcissisme vulnérable

Référence complète de l’étude citée

Bedard, T., MacIsaac, A., Visser, B. & Mushquash, A. R. (2026).
Linking the Tendency for Interpersonal Victimhood, Victim Signaling, and Narcissism: The Need to Be Seen as a Victim.
Personality and Individual Differences, vol. 251, article 113597.
DOI : 10.1016/j.paid.2025.113597

Il s’agit de l’étude scientifique qui explore le lien entre une mentalité de victime persistante et les traits narcissiques.

Objectif et concepts clés

L’étude s’intéresse à trois concepts centraux :

  1. Tendency for Interpersonal Victimhood (TIV) – la tendance stable à se percevoir comme victime dans les relations interpersonnelles.
  2. Victim signaling – l’expression ou la communication externe de ce statut de victime.
  3. Narcissisme – décliné en narcissisme vulnérable et narcissisme grandiose.

La Tendency for Interpersonal Victimhood (TIV)

Ce trait de personnalité comprend quatre dimensions :

  • Besoin de reconnaissance de sa souffrance
  • Élitisme moral (se sentir moralement supérieur car « victime »)
  • Manque d’empathie pour les autres
  • Rumination sur les torts passés

Ces éléments montrent que la TIV n’est pas seulement un état passager lié à une expérience difficile, mais un schéma psychologique relativement stable.

Méthode de l’étude

  • Échantillon : environ 400 participants adultes
  • Mesures utilisées :
    • Échelles auto-rapportées de narcissisme (grandiose et vulnérable)
    • Échelle de Tendency for Interpersonal Victimhood (TIV)
    • Échelle de victim signaling
    • Contrôle des traits de personnalité du modèle des Big Five

Les données ont été analysées à l’aide de corrélations bivariées, de régressions hiérarchiques et de modèles de cheminement (path analysis) afin d’examiner les relations entre ces différentes variables.

Principaux résultats de l’étude

1. Lien entre TIV et narcissisme vulnérable

La TIV est fortement corrélée avec le narcissisme vulnérable, davantage qu’avec le narcissisme grandiose.

Cela signifie que les personnes présentant une forte mentalité de victime tendent à partager des traits associés au narcissisme vulnérable : faible estime de soi, hypersensibilité à la critique et rumination émotionnelle.

2. Narcissisme et victim signaling

Le narcissisme grandiose comme le narcissisme vulnérable sont positivement liés au victim signaling, mais la relation est plus forte avec le narcissisme vulnérable.

Cela suggère que ces individus utilisent plus fréquemment l’expression de la victimisation comme stratégie sociale ou émotionnelle.

3. Interaction des variables

La TIV et le victim signaling sont fortement corrélés entre eux. Cela confirme que le fait de se percevoir de manière chronique comme victime s’exprime souvent par des signaux externes visibles pour l’e

Autres publications utiles pour approfondir

Gabay, R., Hameiri, B., Rubel-Lifschitz, T. & Nadler, A. (2020).
The Tendency for Interpersonal Victimhood: The Personality Construct and Its Consequences.

Cette publication antérieure pose les bases du concept de TIV et explore ses liens avec la rumination, l’attribution d’intentions négatives et les difficultés à pardonner.

Accès complet à l’article scientifique

Le texte intégral publié dans Personality and Individual Differences est généralement payant via la plateforme Elsevier / ScienceDirect :
https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0191886925005604

Une version prépublication est également disponible sur SSRN, souvent en accès libre :
https://ssrn.com/abstract=5553900

Ces versions permettent d’accéder aux données complètes, aux méthodes détaillées et aux analyses statistiques.

Ce que cela signifie concrètement

Cette étude formalise scientifiquement ce que l’on appelle parfois, dans le langage courant, une « mentalité de victime chronique ».

Elle montre qu’il ne s’agit pas uniquement d’une réaction ponctuelle à un traumatisme, mais que cela peut, chez certaines personnes, correspondre à un trait de personnalité relativement stable, associé à des styles défensifs et à certaines formes de narcissisme.

Le narcissisme vulnérable, contrairement au narcissisme grandiose, se caractérise par l’insécurité, la sensibilité émotionnelle, la rumination et un fort besoin de validation externe — des éléments qui correspondent précisément aux liens observés avec la Tendency for Interpersonal Victimhood.